Les fondements éthiques du libéralisme

Pour montrer que le libéralisme a besoin d’une éthique pour exister et pour présenter quelques éléments de celle-ci, j’ai conçu cette communication en trois parties. La première est une présentation générale du problème posé. La deuxième propose un diagnostic du rejet du libéralisme par faute d’une éthique qui soit pertinente avec le projet qu’il propose. La troisième comprend quelques éléments d’éthique libérale ainsi qu’un exemple de piège relatif au fait que pour proposer un libéralisme original, nous devons utiliser un vocabulaire qui ne lui est pas favorable du tout en donnant un sens nouveau à des mots anciens et tellement utilisés dans le langage courant qu’il est difficile de remettre en cause leur sens commun.

 

 

I – Présentation générale

 

Dans un livre paru l’an dernier et intitulé « Le capitalisme est-il moral ? », son auteur, le philosophe français André Comte-Sponville, soutient la thèse que le capitalisme n’est en soi ni moral, ni immoral mais, simplement amoral. Pour cela, il compare la théorie libérale appliquée à l’activité économique (qu’il appelle « science économique ») à la biologie qui n’a pas à formuler une théorie propre à rendre admissible ou non le clonage humain car il s’agit de choix sociétaux. Selon lui, comme la biologie n’est pas capable de fixer une limite au clonage reproductif humain, la théorie libérale n’est pas capable non plus de déterminer dans quelle mesure la loi du marché impose seule, selon un mécanisme autorégulateur, son emprise là où elle s’applique. Elle ne serait pas capable non plus de délimiter le champ du marché au risque d’y inclure des activités comme la prostitution ou la vente de drogues, etc. Pour ce philosophe, au dessus du marché, il y a la démocratie et le droit, seules instances compétentes pour traiter ces empiètements inadmissibles du marché sur nos vies.

Il n’est pas difficile de s’apercevoir que l’analogie entre la biologie et la théorie libérale n’a pas de sens puisque ces deux sciences ne relèvent pas du même ordre. Contrairement à la biologie qui, n’étant pas une science humaine, n’a pas pour objet de traiter des actions accomplies par les hommes, la théorie libérale est, elle, une science humaine qui propose un modèle de société vers lequel devrait tendre la société réelle. Ainsi, la conception de la théorie libérale par André Comte-Sponville est totalement erronée, ce qui a pour conséquence que son sujet sur la morale du capitalisme lui échappe totalement.

Malheureusement, cette conception erronée est très courante aussi bien chez des partisans de droite que chez ceux de gauche ou du centre. Par une sorte de réaction inconsciente, ils attribuent trop souvent au libéralisme la cause de tous nos problèmes : le travail des enfants dans les pays sous-développés, le chômage, la bulle financière, la grippe aviaire, les modifications climatiques, le pétrolier pollueur des côtes maritimes et même l’échec de l’équipe de France à la coupe du monde de football de 2002 sans oublier la volonté de rachat de Danone ou la privatisation d’EDF, etc. Pour eux, tous ces fléaux n’ont qu’une seule et même cause : le libéralisme et ses ogres assoiffés du sang des honnêtes gens et enragés à détruire notre précieux modèle social et ses millions de chômeurs. Même les cadres sont touchés par un sentiment de précarité qu’ils attribuent au libéralisme. Ce refus du libéralisme est souvent fondé sur des amalgames idéologiques et des erreurs de jugement qui portent à le considérer comme un ensemble de pratiques nuisibles au peuple et immorales de par les effets qu’elles engendrent (loi du plus fort, assimilation du marché à une compétition sportive qui laisse sur la touche les moins bons…).

Si le libéralisme est ainsi accusé de maux qui ne le concernent pas, c’est bien parce que dans sa forme économique appelée « capitalisme », il ne présente plus depuis le début des années 1980 les caractéristiques d’une morale irréprochable. Et si les vrais libéraux soutiennent que l’économie de marché est le mieux à même de servir le bien-être de toute la société, encore faut-il qu’elle ne soit pas pervertie par tous les changements considérables qui vont s’accélérant depuis 25 ans dans les sociétés industrialisées. C’est ainsi que la reconstitution des monopoles privés au moyen des fusions et acquisitions a entraîné la quasi-disparition de l’éthique des affaires malgré la pression de plus en plus forte des juges dans celles-ci.

Par exemple, sans chercher à stigmatiser les dirigeants d’entreprise dont le libéralisme a grand besoin bien sûr, certains d’entre eux, des « super-PDG » anciens comme actuels, le plus souvent à la tête d’entreprises faisant partie du CAC 40, ne se sentent pas responsables des catastrophes que leur entreprise provoque. On ne les voit pas démissionner, ne serait-ce qu’au nom de l’honneur, dans de telles circonstances : Thierry Desmarest, le PDG de TotalFinaElf, a-t-il démissionné après le naufrage de l’Erika en décembre 1999 ? Et après la catastrophe de l’AZF, en septembre 2001, qu’a-t-il fait ? Rien, il est toujours à son poste. Et que dire du comportement de Jean-Marie Messier quand il dirigeait Vivendi ? Lorsque des hommes qui sont responsables de la vie de milliers d’autres ont oublié le sens de l’honneur, le respect de cette vie ne peut que devenir pour eux une notion très relative car ils relèguent au second rang leurs obligations à l’égard de leurs salariés et de leurs clients au bénéfice de leurs actionnaires. Pour cela, ces quelques dirigeants, à la morale douteuse, affirment que dans le monde des affaires, le profit, tel qu’on l’entend aujourd’hui et non tel qu’il est défini par la pensée libérale, est la finalité de l’activité, ce qui jette le plus total discrédit sur le libéralisme. Et il semble évident à contrario que si le monde des affaires voit comme une vertu les comportements des dirigeants qui favorisent prioritairement l’actionnaire au risque de passer pour égoïstes et anti-sociaux, l’honneur n’a plus guère de sens.

Or, l’objet propre du libéralisme, quand il n’est pas transformé par ces pratiques douteuses, a pour point de départ la formulation des conditions à réunir pour que, sur un marché, chaque transaction entre deux personnes puisse devenir un échange. Comme l’a déjà montré Aristote, dans le mot «échange», il y a une idée de «change» et une autre d’«égalité». Autrement dit, chaque coéchangiste ne doit recevoir ni plus, ni moins, qu’aucun des autres : « l’échange ne peut avoir lieu sans égalité, ni l’égalité sans commensurabilité ». Cette égalité entre les coéchangistes est une condition nécessaire à leur liberté. Faute de quoi, on ne se trouve plus en présence d’une relation d’échange mais d’une relation où l’un des coéchangistes peut dicter ses conditions à l’autre, établissant ainsi un lien de subordination qui annihile l’idée même de liberté.

Ce retour à l’origine du concept d’échange, souvent oublié de nos jours, montre que pour redonner vie à la pensée libérale, il est nécessaire de plonger dans ses racines et dans l’histoire afin de voir pourquoi elle est devenue, aujourd’hui, n’importe quoi. Et on ne peut se contenter d’une explication qui se bornerait à constater que c’est parce que les hommes politiques de droite comme du centre se sont dérobés devant la mission que le libéralisme leur imposait de réaliser : assumer en termes politiques la grande mutation libérale du monde. Cela, pourtant, aurait dû être d’autant plus facile à réaliser pour eux que ce n’est pas d’aujourd’hui que la logique libérale s’impose dès qu’il s’agit de formuler une politique viable dans un cadre démocratique. Ce fut le cas de la signature, en mars 1957, sous un gouvernement de gauche, du Traité de Rome qui est juridiquement, économiquement et politiquement autrement plus solide et plus libéral que tout ce qui a été ajouté depuis, notamment l’Acte unique qui a introduit le flou juridique et l’irresponsabilité politique dans la construction européenne.

 

 

II – Diagnostic du rejet du libéralisme

 

Je conduirai ce diagnostic à partir des quatre grandes catégories de causes qui expliquent le rejet du libéralisme : historiques, politiques, théoriques et idéologiques.

 

Causes historiques : le libéralisme est à la fois un discours sur la liberté sous toutes ses formes, politiques, économiques et religieuses – en privilégiant toutefois la liberté d’entreprendre – et une organisation particulière de la société fondée sur les droits de l’individu sans lesquels ne peuvent se concevoir la liberté de s’exprimer dans la presse, celle de travailler, celle de fonder des entreprises….. (le libéralisme est historiquement la protection du citoyen contre l’arbitraire et les abus de pouvoir à travers la proclamation des Droits de l’Homme).

Comme discours sur la liberté, c’est la théorie libérale qui constitue son expression la plus achevée. Elle est à la fois explicative des phénomènes réels et normative en ce sens qu’elle indique sur vers quoi il faut tendre pour que les principes de responsabilité et de liberté fassent sentir en permanence leurs effets.

Comme organisation particulière de la société, le libéralisme propose l’application du principe de concurrence qui apparaît alors comme une manière de mettre en relation les individus les uns avec les autres, c’est-à-dire comme une organisation qui favorise, à toutes les époques, toutes les catégories de la population dont, bien sûr et avant tout, celles qui sont les plus défavorisées.

Si le libéralisme comme ligne politique triomphe au début du 19ème siècle, c’est parce que la conception du monde qui le sous-tend avec, au centre, cet individu à qui nul ne conteste les pouvoirs, s’est attribuée progressivement au cours des siècles précédents le monopole de la Raison, devenant une évidence qui n’est plus contestée par personne. Il est alors possible d’en développer les idées sans avoir besoin de revenir à chaque fois aux hypothèses de base. Le libéralisme s’imposant quand tout est fini, il a peu à démontrer mais plutôt à tracer des limites. Il a en effet derrière lui un double passé : d’une part, des luttes théoriques qui ont diffusé les conceptions fondamentales sur lesquelles il s’appuie ; d’autre part la Révolution et l’Empire, qui en ont donné des illustrations que l’on s’accorde à juger mauvaises telles que les journées insurrectionnelles, la Terreur, les guerres, etc., autant de souvenirs qui pèsent sur l’idéologie du 19ème siècle. Il lui faut donc réussir une double entreprise qu’il mènera à bien jusqu’à la crise de 1929 :

n     conserver l’essentiel de ce qui a été acquis et en poursuivre la diffusion,

n     éviter les inconvénients politiques et économiques liés à certaines thèses.

Grâce à l’application des idées libérales, le 19ème siècle a connu une croissance économique stable et l’adoption de nombreuses lois sociales et syndicales.

Or, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Conseil de la Résistance, contrôlé par les communistes, a stigmatisé la droite, représentative du mouvement libéral, parce que certains de ses membres ont, ou auraient, été pétainistes. Au lieu de réfuter point par point ces affirmations, les « libéraux » ont alors cherché à se justifier en proposant des actions qui étaient autant de gages donnés à la gauche qu’ils sont sociaux, solidaires… autant de domaines où ils n’arriveront jamais à rivaliser avec la démagogie de la gauche. Et le malheur pour la pensée libérale est qu’ils ont gardé cette attitude de justification de ce qu’ils proposent même quand personne ne leur demande rien. La conséquence est que les forces de gauche ont imposé leur vocabulaire et, par conséquent, avec l’aide des médias, leur conception du monde, leurs schémas de pensées et leur modèle de société devenant par là-même maîtresses du jeu politique. Comme la droite et le centre, néolibéraux sensés défendre les idées libérales, ont simplement cherché une consolation en se disant que les socialistes, sous la pression des faits, ont dû appliquer leurs idées, le libéralisme n’a pas cessé d’être en perte de vitesse dans l’esprit du peuple car il ne laisse plus entendre sa voix sur le terrain doctrinal qui est décisif pour enraciner les croyances dans les bienfaits de ce que l’on défend. Bien au contraire, la croyance est de plus en plus fermement établie que le libéralisme est à proscrire en totalité.

 

 

Causes politiques : ces causes historiques se trouvent amplifiées par des causes politiques à commencer par les déclarations du Président de la République disant publiquement que le « libéralisme est aussi désastreux que le communisme », mais aussi par le fonctionnement de nos institutions sous la Vème République. Dès que De Gaulle a été élu en 1958, il a poursuivi le rêve encore actuel d’une France « puissance » qui a nécessité un engagement très fort de l’Etat pour soutenir des projets qui étaient autant de vitrines de notre pays à l’étranger. Comment peut-on comprendre actuellement ces milliards que l’on dépense pour conserver notre modèle social si ce n’est pour donner l’illusion à l’étranger que nous sommes une grande puissance ? Et que cette puissance ne peut être garantie que par l’action des édiles de l’Etat (qui s’attribuent ce faisant un pouvoir personnel néfaste qui est entretenu par la Constitution actuelle) au détriment, hélas !, du bien-être du peuple. Il y a là une inversion du rôle que l’on assigne à l’organisation sociale : le rôle premier est bien de réunir les conditions qui permettent d’accroître le bien-être social et la participation du peuple, le renforcement de la puissance de l’Etat vis-à-vis des autres Etats venant en second. Le mercantilisme chiraquien actuel qui est la négation même d’une politique libérale, est à cet égard, édifiant. Il donne, de surcroît, l’impression que le dynamisme économique français se résume aux performances de quelques entreprises du CAC 40. L’Etat français favorise systématiquement celles qu’il considère comme des « championnes », à savoir, les grandes entreprises qui lui servent de vitrines, provoquant en même temps depuis la fin des années 1970 une diminution permanente de la densité du tissu industriel. Ce n’est pas un hasard s’il n’y a en France que 40 entreprises pour 1000 habitants contre 80 en Espagne ou en Italie. En s’enfermant dans son rêve de puissance, l’Etat s’est condamné au déficit permanent et croissant qui ne fait qu’amplifier son recul et son incapacité à résoudre le problème du chômage. C’est bien le message de l’euro fort par rapport au dollar qui nous impose de donner dès maintenant la priorité à la politique intérieure sur la politique extérieure et l’illusion de la puissance qui lui est associée. Notre devoir est de fortifier les bases mêmes de notre économie et de notre ordre social pour qu’une envolée de l’euro ne suffise pas à les faire trembler. Par ailleurs, ce rêve de puissance ne peut devenir réalité que si les Institutions permettent aux dirigeants politiques de décider pratiquement en toute indépendance. Et c’est bien ce que permet la Vème République dans laquelle le Parlement se trouve abaissé en permanence pour mieux montrer l’importance du pouvoir gouvernemental puisque c’est le chef de l’Etat qui choisit le gouvernement, ce qui, dans les faits, favorise l’inefficacité démocratique et la courtisanerie. La conséquence la plus grave est que la volonté du peuple français n’arrive pas à se faire entendre par l’intermédiaire de l’Assemblée Nationale, ce qui l’amène à manifester dans la rue en donnant l’impression à tous ceux que l’immobilisme arrange bien, qu’il répugne aux changements nécessaires, ce qui est totalement faux.

 

 

Causes théoriques : peu de libéraux se font une idée claire de ce que sont le marché, le capital, le travail, la valeur et le profit. Je rappellerai simplement que le marché n’est pas extensible à volonté au risque de faire accepter comme pouvant faire l’objet de relations de libre-échange des pratiques que la morale réprouve (prostitution, drogues…). Dans nos sociétés, la quasi-totalité des biens échangés sur le marché est reproductible à volonté, c’est-à-dire n’est pas rare, ce qui entraîne comme conséquence que la concurrence s’exerce entre les entreprises qui les produisent et a pour effet de ramener en permanence leur prix sur le marché vers leur coût de production. Du fait qu’il existe ainsi une valeur qui est calculable, chaque coéchangiste doit normalement recevoir autant qu’il apporte mais ni plus, ni moins. Autrement dit, le marché est réducteur de gains spéculatifs et, à contrario, producteur de comportements « honnêtes », c’est-à-dire « moraux ». A moyen et long termes, la concurrence entre les offreurs produit comme effet de multiplier les quantités offertes en réduisant le prix de vente tout en permettant de reconduire la valeur dans le temps. Pour cette raison, le libéralisme est la seule théorie sociale qui puisse permettre de considérer les libéraux comme des « amis de l’humanité » et comme le taux de profit des diverses productions tend à s’égaliser sur les marchés, tous les consommateurs se trouvent pleinement satisfaits. Le capital ne peut ainsi être conçu que dans sa dimension industrielle et commerciale et non comme une donnée financière autonome de l’économie réelle et dont il serait impératif de maximiser la valeur et, plus précisément, de maximiser la valeur pour l’actionnaire (la « shareholder value ») : l’ultra-libéralisme apparaît ici comme l’antithèse du libéralisme. Il ne faut pas oublier cependant que le rôle de l’actionnaire répond à l’exigence fondamentale dans notre société libérale d’apport de capitaux permettant de renouveler en permanence les équipements et les méthodes de production du fait de l’explosion des innovations technologiques. Mais le capital n’a pas d’autre objet que de permettre au travail d’être le plus productif possible. Celui qui apporte son travail est donc aussi indispensable que l’apporteur des fonds même si l’on doit reconnaître que ce dernier a une antériorité dans l’acte de constitution de l’entreprise, d’où découlent ses droits de propriété. Cette constatation logique permet de dire que, pour l’entreprise, le profit n’est pas, à proprement parler, l’objectif à atteindre : il est la condition sans laquelle il n’y a aucune chance de maintenir un capital et, donc, de pouvoir développer une entreprise. Il s’ensuit que la distribution du profit n’est pas, a priori, prioritaire sur les salaires, au contraire. Si l’activité se ralentit, la diminution du chiffre d’affaires, normalement et logiquement, fait d’abord sentir ses effets sur le niveau des profits et beaucoup moins sur celui des salaires. Dans le cas inverse, quand la conjoncture est meilleure, les capitalistes seront les premiers à profiter alors que les salaires n’augmenteront que de très peu. La raison de cet ordre des choses que l’ultralibéralisme entend abolir dans sa recherche (injustifiée) de maximisation du profit pour l’actionnaire est, qu’en fait, le niveau des salaires dépend beaucoup plus des usages et des coutumes dans la société que des variations de la productivité des entreprises. En maximisant le profit par la compression des salaires ou par le jeu des fusions / acquisitions qui se traduit par l’obtention d’une situation plus ou moins monopolistique pour l’entreprise, lui permettant de pratiquer les prix qu’elle veut, on aboutit au même résultat qui est de réduire le pouvoir d’achat des salariés en contrepartie de l’augmentation des plus values encaissées par les actionnaires.

Le capital n’ayant pas d’autre objet que de donner « effet au travail », une présentation simple du statut du travail s’impose : refus de considérer qu’il puisse exister un « marché du travail » ou encore un travail non qualifié, si ce n’est par la société qui peut l’accepter ou le refuser.

Or, la loi du marché énoncée ci-dessus et qui fait sentir tous ses effets sur le moyen et le long termes pourrait aussi être appelée, à court terme, loi de « l’embêtement maximum » parce que les acheteurs sont insatisfaits lorsque les prix montent et les vendeurs lorsqu’ils diminuent. Acheteurs comme vendeurs demandent alors au Gouvernement d’intervenir, lequel, considérant que sa tâche essentielle est d’obéir à la volonté de ses électeurs, n’aura de cesse de paralyser le mécanisme qui permettrait aux prix de retourner vers leur valeur naturelle. Le régime du prix comme régulateur automatique sur le marché se trouve ainsi remplacé par le régime absurde de l’économie consciente dans laquelle la volonté de quelques hommes doit remplacer le libre jeu des prix et qui est la négation même de l’économie libérale.

 

Pour justifier un tel renversement, les politiques s’appuient sur les propositions de ceux que l’on appelle à tort des « néolibéraux » et qui ont fait de l’utilité, c’est-à-dire du désir de posséder les choses, le facteur explicatif du prix, alors que pour les libéraux, c’est le travail qui remplit ce rôle. Cela leur permettait en même temps d’expliquer la formation des prix des biens rares, c’est-à-dire de ceux qui ne sont pas reproductibles à volonté sur un marché, tels une œuvre d’art, un terrain bien placé à Paris, un vin de grand vignoble, une place de théâtre un soir de première, etc. Par le biais de l’utilité, l’économie de marché ne fournit plus aucune explication pour en exclure la prostitution ou la consommation de drogue, par exemple.

 

Cette nouvelle explication économique qui met la demande au centre de l’activité justifie le chantage de l’offreur sur les demandeurs qui peuvent augmenter la mise pour obtenir le bien convoité. Les marchés financiers procèdent de cette vision de même que l’enjeu des fusions et acquisitions est de faire passer la concurrence des vendeurs aux acheteurs. La conséquence est que les prix de rachat atteignent des valeurs démesurées qu’il faut bien financer, le plus souvent en empruntant, ce qui augmente les frais financiers pour l’entreprise qui ne peut plus ajuster ses charges à ses recettes qu’en se servant de la masse salariale. Dans cette conception de l’économie, les profits qui, normalement, doivent servir de variable d’ajustement aux résultats de l’activité, deviennent l’objectif à atteindre alors que la masse salariale qui doit rester sensiblement constante devient, à son tour, la variable d’ajustement avec toutes les conséquences sociales que l’on connaît.

En s’appropriant cette explication du fonctionnement de l’économie, l’Etat peut faire une confiance aveugle à sa capacité d’intervention car il pense savoir ce qui est utile ou non au citoyen. Il pense ainsi pouvoir gérer l’évolution de la population active en agissant directement sur le comportement des individus à l’égard du travail (les 35 heures sont très révélatrices de cette état d’esprit). C’est une très grosse erreur de jugement qu’il commet là et qui l’amène à étouffer notre pays tout en comprimant les bas-salaires au moyen de toutes les aides qu’il met en place et qui constituent une véritable « trappe à pauvreté ». Par exemple, chaque fois que l’on augmente la PPE (prime pour l’emploi d’un montant de 2 milliards d’euros cette année mis à la charge du contribuable par l’entreprise), on déresponsabilise un peu plus le secteur marchand puisque l’on met à la charge du contribuable une partie du salaire que les patrons devraient payer.

 

 

Causes idéologiques : le tout-marché des « néolibéraux » où tout est à vendre et tout à acheter, ne permet plus de comprendre le rôle du marché et aboutit à une conception du libre-échange comme une fin en soi, transformant celui-ci en véritable idéologie que les manifestants à Seattle avaient raison de dénoncer en 1999 dans leurs critiques des propositions de l’OMC. Ouvrir les frontières et faire tomber les obstacles aux échanges correspondaient à appliquer dans la réalité un des principes fondateurs du libéralisme, à savoir étendre sans cesse dans l’espace la liberté de contracter afin d’effacer progressivement les différences entre le commerce dans chaque pays et le commerce international. Ce qui devrait constituer la norme pour élargir l’activité commerciale est le commerce interne puisque chaque Etat est libre de s’ouvrir ou non au commerce international. Or, en France mais aussi aux Etats-Unis est vivace la tradition du mercantilisme qui est la négation même du libéralisme puisqu’il correspond à une économie de guerre. Pourtant, l’exportation qui s’apparente à la conquête d’un marché devrait être considérée comme une excellente chose. Cela est vrai à condition qu’elle ne soit pas subventionnée car alors, au nom du libre-échange, on impose aux pays les plus pauvres d’ouvrir leurs frontières afin que puisse jouer la concurrence des pays qui exportent, lesquels cherchent d’ailleurs par tous les moyens à limiter leurs importations en bons mercantiles qu’ils sont. Ainsi, c’est au nom du libre-échange que le commerce international est imposé à certains pays alors que, dans une logique libérale, c’est parce qu’ils auraient fait le nécessaire pour abaisser leurs barrières que ces pays auraient pu participer au libre-échange. Alors que dans le libéralisme, le libre-échange devrait être la conséquence de la volonté politique des Etats d’ouvrir leurs frontières au commerce international, dans le capitalisme du tout-marché, c’est le libre-échange qui est devenu la cause de cette ouverture. Il s’agit ici d’une véritable déviation idéologique qui consiste à considérer le libre-échange comme une fin en soi, au détriment du développement des pays moins avancés. Par exemple, la filière aviaire du Sénégal et celle du Cameroun viennent d’être pratiquement détruites par les exportations d’ailes de poulet de l’entreprise française Doux en direction de ces pays qui n’ont pas pu protéger leur production nationale en érigeant des taxes à l’entrée. Le prix de vente de l’aile de poulet Doux étant très inférieur à celui du poulet local, les producteurs de ceux-ci n’ont pas pu résister.

 

Le rejet du libéralisme procède aussi de cette transformation dans laquelle le tout-marché apparaît bien pour ce qu’il est, à savoir le pire ennemi du marché et, partant, le pire ennemi du libéralisme. L’Etat a, de toute évidence, un rôle important à jouer, dans la mesure où il arrive à se soustraire à ces pratiques d’économie de guerre héritées d’un autre âge, ce qui n’est pas encore le cas de l’Etat français. De plus, comme les subventions sont accordées à des personnes morales dirigées par des individus, la confusion savamment entretenue par la gauche, entre « individualisme » et « libéralisme » ne fait qu’amplifier la perception négative de celui-ci.

 

 

III – Eléments d’éthique libérale

 

Pour redonner au libéralisme ses lettres de noblesse, il faudrait l’asseoir sur une vision, une conception de la responsabilité individuelle, une philosophie, des règles de conduite c’est-à-dire, en définitive, sur une éthique commune à tous concernant l’étendue du marché, le rôle de la finance, l’imposture de la cavalerie budgétaire et du drainage de l’épargne vers les emprunts d’Etat, ce qui assèche les fonds qui seraient nécessaires au développement de nos entreprises. Cette éthique concerne aussi l’expression démocratique dans notre pays qui devrait devenir effective en modifiant notre Constitution pour interdire les dérives gouvernementales qui ont été portées à une sorte de paroxysme avec Chirac, en imposant au Président de présider (fonction essentiellement honorifique) et au Gouvernement de gouverner (fonction très exposée car hautement risquée).

Mais, pour commencer nous devrions chercher à convaincre nos concitoyens que la responsabilité individuelle est requise en toute circonstance comme garante de notre liberté et de notre efficacité contrairement à cette irresponsabilité collective que l’on rencontre en permanence à gauche mais aussi, parfois, à droite. J’en veux pour exemple la proposition de Guy Sorman (fondateur de la revue « L’esprit libre » au début des années 1980), pourtant libéral reconnu comme tel, de couper définitivement le lien entre le travail et le revenu que l’on touche, en faisant verser par l’Etat, « en toutes circonstances », un revenu minimum universel (le RMU après la CMU de la gauche… tout un programme… antilibéral !) de, par exemple, 800 € par mois, moyennant quoi toutes les autres aides seraient supprimées. Ce qu’il vise, c’est à garantir à chacun une dignité personnelle minimum comme si, en ouvrant le droit à un revenu universel, on pourra rétablir la dignité et la fierté personnelles qui se trouvent bafouées par l’exclusion sociale dont, dit-il, la modernité économique est la responsable !!

Comment peut-on espérer redonner corps au libéralisme lorsque ceux qui parlent en son nom font miroiter l’idée de la nécessité d’un droit automatique au revenu sans travail, lorsqu’ils proposent la mise en place d’un Revenu Familial Garanti ou autre Revenu Minimum d’Activité (RMA) dont les seules conséquences sont de bloquer le marché de l’emploi et la croissance économique.

Guy Sorman et les autres semblent avoir oublié que deux lois fondent entièrement le libéralisme dont celle des débouchés de JB Say qui postule que « toute offre crée sa propre demande » ou, ce qui revient au même, que « les produits ne peuvent s’échanger que contre des produits ». Cette hypothèse est d’une immense portée car elle suppose deux principes fondamentaux. D’une part que pour participer au circuit des échanges, chaque homme doit proposer un produit de son travail en contrepartie de ce qu’il demande (sauf, bien sûr, à supposer qu’il puisse proposer le produit du travail de quelqu’un d’autre qu’il aurait reçu d’autrui ou de l’aide publique sous forme d’allocations ou de RMU comme le propose Guy Sorman). Et, d’autre part, que les crises ne sont ni fatales ni durables en régime libéral si on laisse l’activité économique se réguler elle-même à partir de l’action libre et volontaire de chaque personne ou, ce qui revient au même, si, par un moyen ou un autre, aucune entrave n’est mise à l’expression économique de la liberté de chacun.

La deuxième loi est celle des avantages comparatifs de David Ricardo qui explique qu’un pays a intérêt à se spécialiser dans ce qu’il peut utiliser de mieux ou produire de moins mauvais par rapport aux autres pays. Cette loi est d’une portée au moins aussi grande que la précédente car elle postule que si un pays a des avantages dans tous les domaines par rapport aux autres, il devrait devenir le producteur mondial unique. En réalité, cela ne devrait pas pouvoir se faire car les producteurs nationaux, par besoin de sentir leurs racines et par amour de leur pays, produiront quand même de telle sorte que tout le monde soit gagnant. Cela suppose qu’ils ne soient pas incités à fuir leur pays. Pour remplir cette condition en France, il serait nécessaire de supprimer l’ISF et de s’interroger sur le maintien de l’impôt sur les sociétés qui, en définitive, pénalise les consommateurs. En effet, aussi absurde que cela puisse paraître, sauf si on prend en compte la conviction largement partagée que l’Etat a réponse à tous les problèmes, l’impôt est pensé d’abord et surtout dans sa fonction redistributive et non dans celle contributive au financement des dépenses de l’Etat. L’ISF répond à cette dichotomie. Il est l’impôt punitif par excellence. En fait, tous ceux qui ne peuvent accéder à la fortune cherchent à amoindrir celle-ci en la nivelant par le bas afin de faire du bien aux pauvres en frappant les riches. L’ISF ne rapporte rien à l’Etat mais il pèse très lourdement sur les revenus des assujettis. D’où la fuite sans précédent des capitaux français vers d’autres pays. Cette situation n’est pas compatible avec la priorité qu’il faudrait accorder à l’emploi.

En même temps, cette loi des avantages comparatifs permet de comprendre que c’est une erreur d’interprétation que de dire que nos entreprises se délocalisent en raison des bas salaires dans les autres pays. Si elles le font c’est parce que notre structure nationale de compétences disponibles sur le marché n’est pas adaptée aux échanges avec la structure de faibles compétences des pays à bas revenus (problème de formation et de résistance de l’Education Nationale à tout ce qui pourrait favoriser une telle adaptation) mais aussi parce que l’autre facteur déterminant qui est le partage de la valeur ajoutée est bien plus favorable aux pays émergents, notamment dans le cadre de la consolidation financière que font les grands groupes au moyen de leurs holdings. Et là, nous mettons le doigt sur une faille béante du courant dominateur de la « pensée libérale moderne » qui ne se fait plus une idée très claire de ce qu’est le « capital » (dont l’objet est, rappelons-le de « donner effet au travail ») qu’ils confondent volontiers avec le tout-financier qui constitue actuellement l’élément unificateur de l’économie globalisée alors que les échanges internationaux ne peuvent faire profiter les peuples de leurs bienfaits que si l’économie est mondialisée et non globalisée. Le libéralisme se trouve depuis enfermé dans les conceptions de l’ultralibéralisme auxquelles pourtant il s’oppose du tout au tout et tel, par exemple, qu’il était incarné dans les dispositions fondatrices du traité de Rome de 1957 instituant l’Europe communautaire. Il s’agit pour ces «pseudo libéraux » de promouvoir d’autres valeurs que la valeur marchande comme, par exemple, la valeur actionnariale qui est le fer de lance de l’ultralibéralisme.

 

 

 

Exemple de piège relatif au vocabulaire

 

Doit-on proposer dans le programme libéral de « réduire les charges sociales » ?

 

Tout d’abord, une précision s’impose en constatant qu’il y a des charges fiscalisées comme la CSG et des charges à objet de précaution comme l’assurance vieillesse.

Au sens strict, les premières sont de réelles « charges » alors que les secondes sont des « cotisations » à des régimes d’assurance qui ont été mis en place en 1946 et qui constituent ce que l’on appelle le « modèle social français » tant décrié depuis quelques années.

Or, qui dit « cotisations » dit utilisation d’une partie de son salaire pour adhérer à un organisme. En conséquence, vouloir réduire les « charges sociales » revient à réduire le salaire de chaque salarié, ce qui ne peut être que mal perçu par ceux-ci. C’est une sinistre farce que de parler de « cotisations patronales » car elles correspondent à un montant que le salarié devrait prendre sur son salaire et verser de lui-même si la loi n’imposait pas cette tache au patron. Le MEDEF en a cependant profité pour faire passer le mythe de l’allègement des « charges sociales » pour un acquis intouchable qui est devenu la pierre angulaire de la politique de l’emploi.

Par ailleurs, le système de Sécurité sociale mis en place en 1946 n’était pas redistributif. Il avait été conçu selon une logique d’assurance et avait parfaitement fonctionné pendant toute la période dite des Trente Glorieuses, entre 1945 et 1973, qui fut une période de plein emploi et de forte augmentation du pouvoir d’achat des salariés, ce qui n’empêchait pas déjà le patronat de se plaindre du niveau trop élevé des « charges ».

L’analyse libérale de ce système montre que son seul défaut est sa gestion paritaire. En effet, puisque c’est uniquement le salaire, direct et indirect, qui fait l’objet du système d’assurance, seuls les salariés sont légitimés pour décider quels seront les taux de cotisation et comment les remboursements se feront. Il s’agit de tous les salariés et non pas seulement de ceux représentés par les cinq centrales syndicales officielles dans notre pays. En conséquence de quoi, on ne peut pas dire que le modèle social français soit un problème. Il est simplement géré selon des principes qui ne respectent pas ce pour quoi il a été élaboré. Mais voilà, ces principes ont rendu la vie très dure à tous ceux qui en relevaient, notamment les plus jeunes. Il est urgent de redéfinir le contenu de notre modèle social pour qu’il cesse d’être n’importe quoi comme par exemple, dans le monde agricole où la population active au travail est assistée à 90 % de ses revenus courants via les subventions qui émanent de la Communauté Economique Européenne. L’objectif politique devra être de ramener notre modèle social à une juste mesure qui n’étouffe plus l’individu car celui-ci ne peut exprimer sa dignité que dans le travail.

 

 

 

IV – Conclusion

 

 

Le vrai débat sur le libéralisme devrait prendre pour cibles l’ultralibéralisme et le niveau des dépenses publiques.

A partir d’un certain seuil de dépenses publiques, dépassé depuis longtemps en France, il n’y a plus de marché de l’emploi car il se trouve bloqué par toutes les mesures prises d’assistance au non-emploi. Il s’ensuit qu’il ne peut plus y avoir de plein-emploi possible avec de vrais emplois. Seule une voie politique peut nous permettre de sortir de cette situation (s’il n’est pas déjà trop tard) : un parti politique devra se faire élire sur un programme qui donne la priorité aux entrepreneurs qui désirent entreprendre et pour cela, embaucher, mais aussi aux salariés qui ne conçoivent leur réussite sociale et professionnelle que comme une conséquence du travail qu’ils feront. La démocratie attend qu’un tel parti réalise ce programme. Ce parti ne pourra être que libéral car l’histoire a déjà montré à plusieurs reprises que c’est dans le silence de la parole libérale que vient toujours le temps des dictatures, quelle que soit leur forme.

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